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 25 septembre

Nul ne cherchera ce qu’il juge utile pour soi,
mais bien plutôt ce qui l’est pour autrui.
(Règle de Saint Benoît 72,7)



La Règle de Saint Benoît…

RB 7,1-4 (L'humilité)

¹La divine Écriture, mes frères, nous crie: « Quiconque s'élève sera humilié, et qui s'humilie sera élevé. » ²En parlant ainsi, elle nous montre que tout élèvement est une espèce d'orgueil ; ³et c'est ce dont le Prophète déclare se garder, lorsqu'il dit: « Seigneur, mon cœur ne s'est point élevé et mes yeux ne se sont point levés: je n'ai point marché dans les grandeurs ni dans des merveilles au-dessus de moi. » ⁴Mais que m'arriverait-il « si je n'avais pas eu d'humbles sentiments, si j'avais élevé mon âme? Tu me traiterais comme l'enfant qu'on enlève du sein de sa mère. »



… pour chaque jour

Remarquons tout d’abord la façon dont cette citation est introduite : « Frères, la divine Écriture nous crie ». Cet enseignement de Jésus adressé à ses disciples, Benoît le considère comme adressé à la communauté monastique pour laquelle il écrit : « Frères… ». Et il se considère lui-même membre de cette communauté pour laquelle il écrit sa Règle. Il dit bien « … la divine Écriture nous crie » et non pas « … vous crie ». C’est l’essence même de la lectio divina que de recevoir toute parole de l’Écriture comme nous étant personnellement adressée. Et cette parole de Dieu n’est pas simplement un texte qui est offert à notre pieuse méditation ; c’est une parole qui doit nous secouer, nous déranger. Benoît ne dit pas « … la divine Écriture nous dit », mais bien « … la divine Écriture nous crie ». 

(DOM ARMAND VEILLEUX ocso [°1937 - …], Commentaire de la Règle de saint Benoît, Abbaye Notre-Dame de Scourmont, 18 avril 2010)









 17 septembre

Que l’abbé haïsse les vices, mais qu’il aime les frères.
(Règle de Saint Benoît 64,11)



La Règle de Saint Benoît…

RB 3,7-13 (L'appel des frères en conseil)

⁷En toutes choses, donc, tous suivront cette maîtresse qu'est la Règle, et personne ne se permettra de s'en écarter à la légère. ⁸Que nul dans le monastère ne suive la volonté de son propre cœur ; ⁹que nul n'ait la hardiesse de contester avec son abbé insolemment, ou hors du monastère. ¹⁰Si quelqu'un avait cette hardiesse il serait soumis à la correction régulière. ¹¹L'abbé, toutefois, doit faire toutes choses dans la crainte de Dieu et selon la Règle, persuadé que, sans doute aucun, il aura à rendre compte de toutes ses décisions à Dieu, ce juge souverainement équitable. ¹²Pour les affaires moins importantes qui intéressent le bien du monastère, l'abbé prendra seulement le conseil des anciens, selon ce qui est écrit : ¹³« Fais tout avec conseil, et, après coup, tu ne t'en repentiras pas. »



… pour chaque jour

Étant donné que, pour Benoît, l’abbé n’est pas un père spirituel charismatique autour duquel se sont regroupés des disciples, mais un membre de la communauté auquel un service est confié au sein de cette même communauté, il est normal que, tout de suite après avoir parlé du ministère de l’abbé, il parle, dans le troisième chapitre de sa Règle, de la consultation des frères. Cela est tout à fait conforme avec la conception du cénobitisme qu’il a décrite dès son premier chapitre.
Dans la conception de Benoît, la communauté n’est ni une monarchie ni une démocratie. L’abbé n’est pas un monarque pouvant décider comme il veut et imposer à la communauté sa volonté propre en tout domaine. La communauté n’est pas non plus une collection d’individus pouvant se mettre d’accord sur n’importe quel projet, fût-il partagé par tous, et encore moins un groupement où la majorité pourrait imposer sa volonté à une minorité.
Le sommet de ce bref chapitre est le verset 8 qui dit que : « Nul, au monastère, ne suivra le désir de son propre cœur ». Le mot latin traduit par désir est voluntas. Donc, personne au monastère – ni l’abbé ni aucun des moines, ne doit suivre sa volonté propre. Au contraire.
Ce qui constitue une communauté est qu’un groupe de frères – ou de sœurs – sont réunis sous une Règle commune. Cette Règle commune c’est tout d’abord l’Évangile, mais c’est aussi l’interprétation de l’Évangile et son application à la vie monastique, telle qu’on la trouve dans la Règle de saint Benoît.
(…)
Ce qui intéresse le plus Benoît en ce chapitre c’est l’esprit dans lequel tout cela doit être vécu. Et il l’exprime dans une série de recommandations aussi bien à l’ensemble des frères qu’à l’abbé.
(…)
Dans n’importe quelle communauté tout ceci se vit dans l’harmonie et la sérénité dans la mesure où tous renoncent à suivre ou imposer leur volonté propre pour se mettre tous ensemble à la recherche quotidienne de la volonté de Dieu. 

(DOM ARMAND VEILLEUX ocso [°1937 - …], Commentaire de la Règle de saint Benoît, Abbaye Notre-Dame de Scourmont, 7 mars 2010)









 24 août

Qu’il imite plutôt l’exemple de tendresse du bon Pasteur…
(Règle de Saint Benoît 27,8)



La Règle de Saint Benoît…

RB 66,1-8 (Les portiers du monastère)

¹À la porte du monastère on placera un sage vieillard, qui sache recevoir et rendre un message, et dont la maturité le préserve de toute oisiveté. ²Le portier devra avoir sa cellule près de la porte, afin que ceux qui viennent trouvent toujours à qui parler. ³Et aussitôt qu'on aura frappé ou qu'un pauvre aura appelé, il répondra Deo gratias ou Benedic. ⁴Puis, avec toute la mansuétude que donne la crainte de Dieu, il s'empressera de donner réponse avec une charité fervente. ⁵Si le portier a besoin d'aide, on lui donnera un frère plus jeune. ⁶Le monastère doit, autant que possible, être disposé de telle sorte que l'on y trouve tout le nécessaire: de l'eau, un moulin, un jardin et des ateliers pour qu'on puisse pratiquer les divers métiers à l'intérieur de la clôture. ⁷De la sorte les moines n'auront pas besoin de se disperser au-dehors, ce qui n'est pas du tout avantageux pour leurs âmes. ⁸Et nous voulons que cette Règle soit lue souvent en communauté afin qu'aucun frère ne s'excuse sous prétexte d'ignorance.



… pour chaque jour

La porterie du monastère est le point de contact entre l’abbaye et le monde extérieur. Pour tous ceux qui viennent au monastère, c’est le premier contact, et pour plusieurs, ce sera peut-être le seul, s’ils ne sont que des visiteurs de passage. Il est donc important qu’ils y perçoivent une juste vision de ce qui se vit à l’intérieur. Et c’est pourquoi Benoît demande que le portier soit un homme d’âge mûr et sage senes sapiens, qui sache recevoir et fournir un renseignement.
(…)
De ce chapitre je voudrais retenir deux brèves expressions de la phrase suivante : « … aussitôt que quelqu’un frappe ou qu’un pauvre appelle, il [le portier] répondra Deo gratias ou Benedic et avec toute la douceur de la crainte de Dieu, il se hâtera de répondre avec la ferveur de la charité ».
Les deux expressions « douceur de la crainte de Dieu », c’est-à-dire la douceur (mansuetudo en latin) qu’engendre la crainte de Dieu et « ferveur de la charité », expriment bien l’attitude que non seulement le portier mais tout moine doit avoir à l’égard de quiconque se présente au monastère, et particulièrement des pauvres : douceur et charité fervente. 

(DOM ARMAND VEILLEUX ocso [°1937 - …], Commentaire de la Règle de saint Benoît, Abbaye Notre-Dame de Scourmont, 27 janvier 2013)









 19 août

L’homme estimera que Dieu, du haut du ciel,
le regarde à tout moment.
(Règle de Saint Benoît 7,13)



La Règle de Saint Benoît…

RB 63,10-19 (Le rang à garder dans la communauté)

¹⁰Les plus jeunes honoreront donc leurs anciens; et les anciens auront de l'affection pour leurs cadets. ¹¹Lorsqu'ils se nommeront les uns les autres, il ne sera permis à personne de désigner quelqu'un par son seul nom, ¹²mais les anciens donneront aux plus jeunes le nom de Frères, et les plus jeunes à leurs anciens celui de Nonni, terme qui exprime la révérence à un père. ¹³Quant à l'abbé, parce qu'on croit fermement qu'il tient la place du Christ, il recevra l'appellation de Dominus et Abbé, non qu'il se l'arroge de lui-même, mais par honneur et amour du Christ. ¹⁴Aussi devra-t-il s'en pénétrer et se rendre digne d'un pareil honneur. ¹⁵Quand les frères se rencontreront, le plus jeune demandera à l'ancien sa bénédiction. ¹⁶Si un ancien vient à passer, le jeune se lèvera, lui fera place pour s'asseoir, et ne se permettra pas de se rasseoir que son ancien ne l'y ait invité. ¹⁷On accomplira ainsi ce qui est écrit: « Se prévenir d'honneur les uns les autres. » ¹⁸Les petits enfants et les adolescents garderont leur rang avec discipline, à l'oratoire et au réfectoire. ¹⁹Mais hors de là et en tout lieu, ils seront sous la garde et la surveillance de quelqu'un, jusqu'à ce qu'ils aient atteint un âge où domine la raison.



… pour chaque jour

Dans le chapitre 63, qui conclut cette section (RB 58-59-60-61-62-63), Benoît va parler du rang dans la communauté. En réalité ce chapitre est beaucoup plus riche que le titre ne le laisse voir. Benoît n’y parle pas simplement du rang au sein de la communauté, mais d’une façon plus générale de la qualité des relations fraternelles. On pourrait dire que c’est un « Traité des bonnes manières monastiques ».
Tout groupe humain qui veut bien « fonctionner » (et donc ne pas être « dysfonctionnel », comme on dit aujourd’hui) doit se donner certaines structures, d’autant plus élaborées que le groupe est plus grand. La structure humaine fondamentale du groupe monastique, pour Benoît est l’ordre dans lequel on entre au monastère. Il y a au monastère des « seniores » et des « iuniores », des anciens et des plus jeunes. Donc, à part le plus ancien et le plus jeune, chacun est senior par rapport à certains de ses frères et junior par rapport à d’autres. Cet ordre est déterminé non pas par l’âge, la culture ou la classe sociale, mais tout simplement par le moment de l’entrée dans le monastère. Dans le cadre de la société romaine, une telle attitude était révolutionnaire ; mais il en était déjà ainsi dans le monachisme pachômien.
Dans la suite du chapitre, c’est-à-dire les versets 10 à 17, Benoît donne des conseils pratiques sur les relations entre les frères. Ces relations doivent être fondées sur une attitude d’affection et de respect.

(DOM ARMAND VEILLEUX ocso [°1937 - …], Commentaire de la Règle de saint Benoît, Abbaye Notre-Dame de Scourmont, 9 décembre 2012)









 13 août

S’appliquer fréquemment à la prière.
(Règle de Saint Benoît 4,56)



La Règle de Saint Benoît…

RB 59,1-8 (Les fils de notables ou de pauvres qui sont offerts)

¹Lorsqu'une personne de condition notable veut offrir son fils à Dieu dans le monastère, et si c'est un jeune enfant, ses parents rédigeront eux-mêmes la demande écrite dont nous avons parlé. ²Ils envelopperont cette demande et la main de l'enfant, avec l'offrande, dans la nappe de l'autel, et ils l'offriront ainsi. ³Quant à leurs biens, ils promettront sous serment, dans la demande même, de ne jamais rien lui en donner, ni par eux-mêmes, ni par personne interposée, ni d'aucune manière, ni même de lui fournir l'occasion d'en posséder ; ⁴ou bien, s'ils ne veulent pas agir ainsi, et qu'ils veuillent cependant offrir quelque chose en aumône au monastère comme rétribution, ⁵ils en feront donation à la communauté, s'en réservant l'usufruit durant leur vie, s'il leur plaît. ⁶De la sorte, on fermera à l'enfant toute sortie, si bien qu'il ne lui restera aucun espoir, qui ne servirait - ce qu'à Dieu ne plaise - qu'à le tromper et à le perdre, comme nous l'avons appris par l'expérience. ⁷Les moins fortunés agiront de même. ⁸Ceux qui ne possèdent absolument rien, feront simplement la demande écrite et offriront leur fils, avec l'offrande, en présence de témoins.



… pour chaque jour

En premier lieu, tenant compte du sens de puer dans le latin chrétien, il s’agissait de grands adolescents, plutôt que d’enfants au sens actuel du mot. Et puis Benoît se situe dans la culture de l’Empire romain, où c’étaient les parents qui, en suivant des codes très précis, décidaient de l’avenir de leurs enfants, en organisant leur mariage, souvent à un âge très jeune. De même, tout comme des enfants étaient consacrés à Dieu dans le judaïsme et élevés à l’ombre du Temple, de même des enfants – où plutôt de grands adolescents – étaient consacrés à Dieu dans la vie monastique. On avait alors conscience de leur faire une faveur alors que de nos jours on est plus attentif au fait qu’on ne respectait pas leur liberté et hypothéquait leur avenir. Cette problématique a des points communs avec la question du baptême des enfants, qui acquièrent des obligations avant de pouvoir les choisir librement.
C’est d’ailleurs un point sur lequel Benoît innove par rapport à la tradition monastique antérieure. Pour saint Basile, par exemple, l’engagement au célibat ne pouvait se faire qu’à l’âge adulte, lorsqu’on était en état de comprendre ce que signifiait la renonciation au mariage. Ce fut d’ailleurs la position de toute l’Église ancienne, en Orient comme en Occident, avec saint Augustin et jusqu’au pape saint Léon. La tradition bénédictine postérieure des « écoles monastiques », où des jeunes sont formés au monastère, mais sans être membres de la communauté, avait d’ailleurs des antécédents chez saint Basile en Cappadoce.
En réalité, lorsque Benoît parle d’enfants « minores aetate », il parle de l’âge légal et il traite surtout dans ce chapitre des problèmes d’héritage et de propriété matérielle. De ce point de vue matériel, Benoît n’est pas du tout soucieux que la part d’héritage qui devait revenir à l’enfant passe au monastère. Il prévoit plutôt que les parents en fassent ce qu’ils veulent mais qu’ils n’en réservent rien pour l’enfant. Cette façon de déshériter l’enfant nous paraît cruelle, mais dans l’esprit du temps le but était d’assurer à l’enfant une pleine liberté de cœur. (En réalité la liberté de choix est affectée tout autant par la présence que par l’absence d’une fortune). Toujours est-il qu’il n’est pas très facile de réconcilier cette pratique, telle qu’elle est décrite dans ce chapitre de la Règle, avec l’insistance de Benoît dans le chapitre précédent sur le fait que celui qui se convertit à la vie monastique à l’âge adulte doit le faire en pleine connaissance de cause et après longue et mûre délibération. 

(DOM ARMAND VEILLEUX ocso [°1937 - …], Commentaire de la Règle de saint Benoît, Abbaye Notre-Dame de Scourmont, 9 septembre 2012)









 9 août

Mettre en Dieu son espérance.
(Règle de Saint Benoît 4,41)



La Règle de Saint Benoît…

RB 56,1-3 (La table de l'abbé)

¹L'abbé prendra toujours ses repas avec les hôtes et les pèlerins. ²Quand les hôtes seront moins nombreux, il pourra appeler à sa table ceux des frères qu'il voudra. ³Toutefois il laissera toujours avec les frères un ou deux anciens pour le bon ordre de la discipline.




… pour chaque jour

Dans la Règle, comme dans la Bible, les repas ont quelque chose de sacré. Manger avec quelqu’un est une forme de communion. Et comme la vie monastique selon Benoît est nettement cénobitique, les repas y prennent une grande importance, y compris ceux avec les visiteurs. Même si ce petit chapitre ne comporte pas de citations bibliques explicites, l’arrière-fond biblique est présent. On pense tout d’abord au repas d’Abraham avec ses trois visiteurs (Gen 18,5). Ce récit de la Genèse sera une inspiration pour plusieurs autres textes bibliques ; mais dans la spiritualité des psaumes, c’est Dieu qui accueille à sa table (p.ex. Ps 22,5 : Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis). De même chez les prophètes (p.ex. Isaïe 25,6 : Le Seigneur, le tout-puissant, va donner sur cette montagne un festin pour tous les peuples). Dans le Nouveau Testament, il y a de même d’une part l’hospitalité que Marthe donne à Jésus dans sa maison (Luc 10,38), puis le repas que Jésus donne à ses disciples avant sa Passion. Après sa Résurrection il y a le repas d’Emmaüs, qui a inspiré de grands peintres (comme d’ailleurs l’hospitalité donnée par Abraham à ses trois visiteurs) puis le repas au poisson sur le bord du Lac. Et enfin toutes les allusions au grand banquet eschatologique où seront conviées toutes les nations.
(…)
Le principe spirituel de base ici est que les « hôtes et les pèlerins » doivent être reçus comme le Christ, qui dira : « J’étais hôte et vous m’avez reçu ». Il ne s’agit pas du tout dans la pensée de Benoît que l’abbé ait une table plus digne que les autres, ni qu’il ait une table spéciale où il recevra les visiteurs de marque (comme c’est souvent le cas de nos jours), mais qu’il y ait une table spéciale où sont reçus les pèlerins en qui il faut voir le Christ qui nous visite.

(DOM ARMAND VEILLEUX ocso [°1937 - …], Commentaire de la Règle de saint Benoît, Abbaye Notre-Dame de Scourmont, 8 juillet 2012)









 2 août

Les frères donneront leur avis en toute humilité et soumission. 
(Règle de Saint Benoît 3,4)



La Règle de Saint Benoît…

RB 51,1-3 (Les frères qui ne s'en vont qu'à faible distance)

¹Le frère qui est envoyé à l'extérieur pour une affaire quelconque et espère rentrer le même jour au monastère ne se permettra pas de manger au-dehors, même s'il est invité instamment par qui que ce soit - ²à moins, bien entendu, que l'abbé ne l'ait autorisé ; ³à défaut de quoi, ce frère sera excommunié.




… pour chaque jour

Dans le petit chapitre 51 de la Règle, [que je commente ce matin], Benoît dit que le moine qui est en voyage, si l'on espère qu'il puisse revenir au monastère le jour même, doit s'abstenir de manger à l'extérieur.  Sans s'arrêter à la matérialité de cette prescription, qu'il serait difficile, pour diverses raisons, d'appliquer à la lettre aujourd'hui, essayons d'en percevoir l'esprit, qui est d'une application beaucoup plus large.  
La nourriture servie au monastère est suffisante mais sobre et elle correspond à un régime végétarien.  À l'extérieur, le moine se verra offrir la plupart du temps des mets de qualité supérieure et d'une plus grande variété.  L'idée fondamentale de Benoît est que le moine qui se trouve à l'extérieur du monastère pour remplir un service, ne doit pas en prendre prétexte pour se permettre des luxes que n'ont pas ses frères demeurés au monastère.  Benoît est, en ce domaine, tout à fait dans la ligne de la grande tradition cénobitique.  Horsièse, le successeur de Pachôme, dans son "Testament", a de très longues sections où il met en garde tous ceux qui ont une responsabilité de quelque nature que ce soit, à l'intérieur du monastère, à ne pas en profiter pour se permettre des choses que n'ont pas leurs confrères.  Horsièse explique même de façon imagée que si quelqu'un s'attribue des privilèges ici-bas, on lui dira, lorsqu'il arrivera chez saint Pierre:  « Tu as déjà eu ta récompense... », et qu'il sera loin derrière le frère qui, ici-bas, n'a jamais fait rien d'autre que d'être fidèle aux exigences de la vie commune. 
Ce que dit Benoît des brèves absences du monastère peut donc s'appliquer beaucoup plus largement.  Au sein d'une vie commune il y a toujours un grand nombre de services à se rendre mutuellement.  Plusieurs de ces services comportent des responsabilités, et ces responsabilités donnent facilement accès à des privilèges.  La communion fraternelle conserve toute sa qualité dans la mesure où chacun exerce ses responsabilités dans un esprit de service;  elle est affaiblie chaque fois qu'une "responsabilité" est vécue comme réponse à un besoin personnel de l'exercer ou sert d'occasion à se permettre des avantages matériels ou autres que n'ont pas les autres frères.  
C'est un domaine où tout est si subtil qu'il serait illusoire de vouloir réglementer.  La communion fraternelle ne se bâtit pas par l'application de règlements.  Il est plus important de développer le respect profond pour chacun et le sens du service aussi détaché que possible, à l'image du Christ qui est venu, comme il le dit Lui-même, non pas pour être servi, mais pour servir. 

(DOM ARMAND VEILLEUX ocso [°1937 - …], Commentaire de la Règle de saint Benoît, Abbaye Notre-Dame de Scourmont, 1 juillet 2001)









 26 juillet

Voyez comme le Seigneur lui-même, dans sa bonté,
nous montre le chemin de la vie.
(Règle de Saint Benoît – Prologue 20)



La Règle de Saint Benoît…

RB 46,1-6 (Ceux qui font des fautes en quelque autre chose)

¹Lorsqu'un moine dans un travail quelconque à la cuisine, au cellier, dans un service, à la boulangerie, au jardin, dans l'exercice d'un métier, ou en quelque lieu que ce soit, fait une faute, ²brise ou perd quelque chose, ou commet un autre délit, ³il ira aussitôt s'en accuser spontanément devant l'abbé et la communauté. S'il ne le fait pas ⁴et que son manquement soit connu par un autre, il subira une peine plus sévère. ⁵Mais s'il s'agit d'un péché secret de l'âme, il le manifestera seulement à son abbé ou aux pères spirituels, ⁶qui sachent guérir et leurs propres plaies et celles des autres sans les découvrir ni les divulguer.



… pour chaque jour

Ce que l’on doit retenir de ces trois chapitres (44-45-46) de la Règle, c’est l’importance dans toute vie spirituelle – comme d’ailleurs dans toute vie humaine, tout simplement – de reconnaître ses erreurs, aussi bien ses erreurs involontaires que ses fautes. Il n’y a pas de correction possible et donc pas de progrès sans cette reconnaissance. Et lorsqu’on vit en communauté, il est important de reconnaître que toute erreur, même involontaire, affecte la communauté et que le respect de la communauté demande que, d’une façon ou de l’autre, on manifeste à ses frères qu’on reconnaît cette erreur – ou cette faute – et qu’on s’en excuse et qu’on demande pardon. Avant d’être une attitude spirituelle, c’est tout simplement une attitude de politesse et de respect.
La dernière phrase du chapitre 46 montre que, pour Benoît, tout cela est différent d’une autre attitude encore plus importante concernant les fautes secrètes de notre âme. Celles-ci ne doivent pas être exposées en public mais il faut s’en ouvrir à un père spirituel, qui peut être l’abbé ou un autre des « pères spirituels », dit Benoît. (Il ne s’agit pas de la confession sacramentelle privée, qui n’apparaîtra que quelques siècles plus tard).
En une phrase bien structurée Benoît décrit l’attitude que doivent avoir ces « pères spirituels » : d’abord savoir soigner leurs propres blessures, puis celles des autres, et être d’une discrétion absolue sur ce qu’on leur dit. Il s’agit évidemment d’une simple allusion à une réalité qui exigerait un traitement beaucoup plus élaboré : l’ouverture du cœur.
En tout cas cette dernière phrase nous rappelle, comme le fait souvent Benoît, que toutes les règles qu’exige la bonne organisation d’une vie communautaire n’ont de sens que si elles nous conduisent à la pureté du cœur qui nous permet de voir Dieu. Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu. 

(DOM ARMAND VEILLEUX ocso [°1937 - …], Commentaire de la Règle de saint Benoît, Abbaye Notre-Dame de Scourmont, 29 février 2012)









 16 juillet

Nul ne cherchera ce qu’il juge utile pour soi,
mais bien plutôt ce qui l’est pour autrui.
(Règle de Saint Benoît 72,7)



La Règle de Saint Benoît…

RB 37,1-3 (Les vieillards et les enfants)

¹Bien que la nature nous porte assez par elle-même à avoir compassion des vieillards et des enfants, il est bon de pourvoir encore à leurs besoins par l'autorité de la Règle. ²On aura donc toujours égard à leur faiblesse, on ne les astreindra pas à la rigueur de la Règle en ce qui touche l'alimentation. ³Mais on usera envers eux d'une tendre condescendance et ils devanceront les heures régulières des repas.



… pour chaque jour

…, comme toujours, le texte de Benoît, si on l’analyse attentivement, nous dit beaucoup sur la spiritualité de Benoît et sur son attitude à l’égard de la nature humaine. Ce chapitre, comme les chapitres précédents, commence par une affirmation de principe, puis descend à quelques considérations pratiques. Dans les chapitres précédents, sur les divers services au sein de la communauté et spécialement sur le service des malades, Benoît tirait explicitement son inspiration de l’Écriture et de l’exemple du Christ. Or, dans ce chapitre-ci, il fait appel à la nature humaine (natura humana). C’est d’ailleurs le seul endroit de la Règle où l’on trouve cette expression. Il dit que la nature humaine elle-même nous pousse à pratiquer à l’égard des enfants et des vieillards la misericordia. L’expression misericordia, qu’il faut replacer dans son contexte biblique, est très riche. Il s’agit d’une attitude d’affection emplie d’une certaine indulgence, comme l’amour de Dieu à notre égard. 

(DOM ARMAND VEILLEUX ocso [°1937 - …], Commentaire de la Règle de saint Benoît, Abbaye Notre-Dame de Scourmont, 16 octobre 2011)









 12 juillet

S’empresser de donner réponse avec une charité fervente.
(Règle de Saint Benoît 66,4)



La Règle de Saint Benoît…

RB 34,1-7 (Si tous doivent recevoir également le nécessaire)

¹Comme il est écrit: « On partageait à chacun selon ses besoins. » ²Par là, nous ne disons point qu'on fasse acception des personnes - ce qu'à Dieu ne plaise - mais qu'on ait égard aux infirmités. ³Celui qui aura besoin de moins, rendra grâces à Dieu et ne s'attristera point ; ⁴celui à qui il faut davantage, s'humiliera et ne s'élèvera point à cause de la miséricorde qu'on lui fait. ⁵Ainsi tous les membres seront en paix. ⁶Avant tout, que jamais n'apparaisse le vice du murmure, pour quelque raison que ce soit, ni en paroles, ni en un signe quelconque. ⁷Si quelqu'un est reconnu coupable, il sera soumis à une correction sévère.




… pour chaque jour

De cette petite phrase : « On donnait à chacun selon ses besoins », Benoît donne un commentaire en trois brefs versets.
Voici le premier : « Nous disons qu’il faut, non pas faire acception de personnes… mais prendre en considération les infirmités ». Déjà au chapitre 2, sur les qualités que doit avoir l’abbé, Benoît lui avait recommandé de ne pas faire acception de personnes (RB 2,20), citant Romains 2,11, où il est dit que Dieu ne fait pas acception de personnes. Il s’agissait, dans cette citation, au chapitre 2, de ne pas faire de distinction entre les personnes selon leur provenance sociale, car « esclave ou homme libre, nous sommes tous un dans le Christ ». Donc, au monastère on ne traitera pas quelqu’un différemment selon la dignité, de quelque ordre que ce soit, qu’il avait au moment de son entrée au monastère, mais on prendra en considération les « infirmités » de chacun. Un besoin est toujours une forme d’infirmité, puisqu’il est un manque qui doit être comblé.
Dans les deux phrases suivantes, Benoît donne des conseils aussi bien à ceux qui ont plus de besoins et qui donc reçoivent plus d’attention, qu’à ceux qui ont moins de besoins et qui, en conséquence, reçoivent moins.
« Que celui qui a besoin de moins rende grâce à Dieu et ne s’attriste pas ». Par le renoncement à soi-même, qui est une condition pour suivre le Christ, et qui est une des attitudes constitutives de l’état monastique, nous nous engageons à ne rien posséder et à ne rien recevoir, sauf ce qui est vraiment nécessaire pour satisfaire nos besoins essentiels. On peut lire en filigrane la recommandation de Jésus de ne pas se préoccuper du lendemain. Si nous sommes en bonne santé, fort, autonome, il est normal qu’on s’occupe peu de nous. Il faut alors avoir une double attitude : rendre grâce à Dieu de ce qu’il nous a donné et qui nous permet de vivre la pauvreté du cœur et ne pas s’attrister de recevoir moins que les autres et de ce qu’on s’occupe moins de nous. Ne pas s’attrister, car la tristesse empêche que naisse en notre cœur le désir.
À celui qui a de plus grands besoins, Benoît fait aussi deux recommandations : d’abord que son infirmité, ou ses limites (de quelque ordre qu’elles soient) le rende humble, et, d’autre part de ne pas s’enorgueillir de la bonté que les autres ont à notre égard. Si on nous manifeste plus d’attention, ce n’est pas parce que nous sommes plus importants, mais parce que nous sommes plus nécessiteux.
« Ainsi – conclut Benoît – tous les membres seront en paix ». Ce souci de la paix, qui est essentielle à la vie communautaire, est si fort chez Benoît, que le mot PAX est devenu une sorte de logo caractérisant la vie bénédictine. Cette paix, c’est celle d’une communauté où tous n’ont qu’un cœur et qu’une âme.
Et Benoît termine par une mise en garde contre le murmure, ou la récrimination, quel que soit son motif et quelle que soit la façon dont on la manifeste.
Ce qui frappe dans ce texte, c’est sa grande humanité. Benoît n’y fait pas de grandes élaborations théologiques ou spirituelles sur la communauté. Pour lui, la communauté c’est un groupe d’hommes concrets ayant chacun ses infirmités et ses besoins, et s’efforçant de répondre aux besoins des uns et des autres en se manifestant mutuellement de la bonté. On est loin d’une vague notion d’égalitarisme impersonnel. 

(DOM ARMAND VEILLEUX ocso [°1937 - …], Commentaire de la Règle de saint Benoît, Abbaye Notre-Dame de Scourmont, 28 août 2011)